Kosmotheos

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Le Logos piraté

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Laurent Guyénot
févr. 17, 2026
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Nous sommes à la fin du Ier siècle de notre ère. Un stoïcien, un platonicien et un juif discutent sur le Logos, le principe créateur du monde.

Le stoïcien soutient que le Logos est essentiellement identique à Dieu et au Cosmos, qui sont une seule et même chose.

Le platonicien objecte que Dieu et le Cosmos sont distincts, et que le Logos est un principe intermédiaire.

Le juif dit que le Logos est un juif, crucifié par Rome à Jérusalem.

Ce n’est pas une blague. Et le moins drôle, c’est que le juif a remporté le débat et converti l’Empire romain à son assertion.

Voici comment cela s’est passé.

Comment le Logos s’est fait chair

Dans mon article précédent, j’ai montré que la promesse de partager la résurrection du Christ en consommant sa chair et son sang dans une ambiance de culte à mystère résume l’offre de Paul et des missionnaires ultérieurs de la Grande Église. Pour autant que nous le sachions, cela attirait principalement les pauvres et les opprimés, du moins jusqu’au milieu du IIe siècle. La résurrection de cadavres en décomposition était une idée grotesque pour tout Romain de culture philosophique. Même en 410, alors que les évêques étaient recrutés parmi la classe supérieure, Synésios de Cyrène, un philosophe néoplatonicien chevronné (élève de la mathématicienne Hypatie, lynchée par une foule chrétienne à Alexandrie en 415),[1] déclara dans une lettre ouverte avant son ordination : « Cette résurrection, qui fait l’objet d’une croyance commune, n’est pour moi qu’une allégorie sacrée et mystérieuse, et je suis loin de partager les opinions de la foule vulgaire à ce sujet » (Lettre 105). Nous devons supposer que beaucoup de ses pairs exprimaient des réserves similaires en privé, tout en briguant une carrière dans l’Église.

Ce qui donna au christianisme un air de respectabilité philosophique, c’était la haute christologie du Logos. Si croire au Christ signifiait croire au Logos, alors les Romains se targuant de culture philosophique pouvaient, sans perdre la face, opter pour la conversion plutôt que le déclassement social.

Logos était à l’origine un concept stoïcien. Le christianisme nous a habitué à le traduire par « le Verbe », mais le mot grec logos, dont dérive notre mot « logique », est plus proche de la « raison ». Dans la philosophie stoïcienne, le Logos représente le principe rationnel qui régit toute chose. C’est l’Anima Mundi, pratiquement synonyme de Cosmos, puisque kosmos signifie « ordre » ou « harmonie », par opposition au chaos. Au IIe siècle, le Logos était un concept largement vulgarisé, comme beaucoup d’autres idées stoïciennes.[2] Il était passé dans ce qu’on nomme le platonisme moyen. Mais pour les platoniciens, qui font une distinction plus nette entre Dieu et le monde que les stoïciens, le Logos était compris comme la Pensée de Dieu, la somme totale des Formes ou des Idées projetées par Dieu.

Qu’ils soient stoïciens, platoniciens ou autre, les philosophes postulaient que le Logos était présent dans l’âme rationnelle de chaque homme, à des degrés divers ; c’est pourquoi l’homme à la faculté d’étudier le fonctionnement du cosmos. Mais avant le IVe siècle, aucun Grec ou Romain sensé n’aurait pu avoir l’idée folle que le Logos s’était « incarné » en un homme particulier, et encore moins en un Juif. À la fin du siècle, cependant, tous les Romains étaient tenus d’y croire par décret impérial.

Cette idée ne vient pas exactement de Paul, bien que 1 Corinthiens 8,6 y fait peut-être allusion.[3] Le Logos est également absent des évangiles synoptiques. Sa première apparition connue dans la littérature chrétienne se trouve dans le « prologue » du quatrième évangile, qui comprend les 18 premiers versets, commençant par : « Au commencement était le Logos, et le Logos était avec Dieu, et le Logos était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait » (Jean 1,1-3). Le consensus est que l’Évangile de Jean a été écrit dans la dernière décennie du Ier siècle, mais certains savants le datent du début du IIe siècle. Quoi qu’il en soit, la théologie du Logos s’est pleinement développée dans la seconde moitié du IIe siècle, à l’époque des apologistes chrétiens. Irénée, mort vers 200, affirme que les chrétiens doivent croire

« au Logos de Dieu, Fils de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur, qui s’est manifesté aux prophètes selon la forme de leur prophétie et selon la méthode de la dispensation du Père ; par qui (c’est-à-dire le Logos) toutes choses ont été faites ; qui, à la fin des temps, pour achever et rassembler toutes choses, s’est fait homme parmi les hommes… » (Démonstration de la prédication apostolique, VI)[4]

Il y a une ironie troublante dans l’appropriation chrétienne du Logos, car logos signifie essentiellement « raison » pour les philosophes. Lorsque les premiers apologistes chrétiens reprochaient aux philosophes de placer leur foi dans la « raison » plutôt qu’en Dieu, voire même d’adorer la « Raison », ils utilisaient le mot logos en grec (Justin Martyr, Tatien, Théophile d’Antioche). Mais ces mêmes auteurs adoraient Jésus, qu’ils considéraient comme le véritable Logos. Ils ont changé le sens du Logos de manière si radicale qu’ils ont prétendu que pour être sauvé par le Logos, il fallait la foi plutôt que la raison, au point d’écrire, comme Tertullien : « c’est crédible parce que c’est insensé, […] c’est certain parce que c’est impossible » (De Carne Christi 5.4). Le Logos, source divine de la raison humaine, a été détourné par une religion qui exige des hommes qu’ils renoncent à leur raison au profit d’une foi aveugle en des choses impossibles.

On suppose généralement que les auteurs chrétiens qui ont forgé la christologie du Logos, à commencer par l’évangéliste Jean, étaient des disciples des philosophes grecs. Il n’en est rien : ils étaient en réalité les disciples d’un philosophe juif, Philon d’Alexandrie. C’est Philon qui, le premier, a judaïsé le Logos et jeté les bases de la haute christologie qui allait conduire à l’identification totale de Jésus avec Dieu. On entend souvent dire que le christianisme possède une racine juive et une racine gréco-romaine, mais ces deux racines sont juives en réalité.

Philon d’Alexandrie

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